HISTOIRE DE L’ÉVANGÉLISATION DE MADAGASCAR AVANT L’ARRIVÉE DES SPIRITAINS
Nous pouvons dire que l’évangélisation de Madagascar commence au moment même où la Grande Ile fut découverte par les Européens en 1500. N’oublions pas qu’à cette époque, les Portugais étaient les rois de la navigation. Ils se prévalaient d’évangéliser l’Asie toute entière et réclamaient le monopole de la mission sur tous les territoires soumis à leur influence. En effet, ils ont reçu du Pape Alexandre VI (1494), des privilèges en échange de la charge qu’ils devaient assumer de christianiser les nouveaux pays qu’ils avaient découverts ; c’est le système du « patronat » [1]. Il est difficile pour nous de savoir qui ont succédé aux premiers missionnaires portugais débarqués à Madagascar. Mais il est fort probable, qu’il y avait un aumônier qui accompagnait Diégo Diaz lorsqu’il découvrit l’île. Le nom « Saint Laurent » (Sainte fête ce jour-là), qu’il avait donné à Madagascar en témoigne.

Quelques années plus tard, vers 1535, un groupe d’une centaine de Portugais s’installèrent dans le Sud-Est de Madagascar, parmi lesquels il a y dû avoir quelques missionnaires et dont l’appartenance à une congrégation religieuse est difficilement identifiable. Leur chef était connu sous le nom de Macinorbé (par corruption de Monsenhorbe ou Grand Monseigneur) [2] . La présence de ces étrangers excite l’envie des indigènes qui a résolu de s’en éliminer pour les piller. C’est pourquoi, cette implantation ne va pas durer longtemps. Les Malagasy ont massacré tous les colons. Seuls cinq ont pu se sauver par l’aide de leurs esclaves et se sont rendus en Inde [3] .
Vers 1585, les Portugais ont été établis dans la baie de Mahajamba, un poste militaire pour la protection de leur compatriote. Un moine dominicain Juan de San Thomas, était leur aumônier. Au bout de quelques temps, les soldats ont tous quitté le lieu. Mais l’aumônier a décidé d’y rester pour évangéliser les Sakalava ; mais il se heurta tout de suite à l’influence musulmane et fut empoisonné [4] . « Un jeune malgache venu prévenir un équipage portugais prêt à débarquer que s’il abordait, il serait massacré, s’en alla avec eux, fut baptisé et devient religieux dominicain » [5]. En 1613, quelques Jésuites portugais dont João Garcês et Luis Mariano, soutenus par le vice-roi de l’Inde portugaise à Goa, essayèrent de fonder une mission à la baie de Ranofotsy, un peu au Sud de Fort-Dauphin, en pays Anosy . Mais à cause de la maladresse des Portugais, tout échoua de nouveau. Cependant Mariano et Garcês ont pu un certain temps prêcher et baptiser. Leur mission ne dure qu’onze mois parce que les ombiasy (responsables de la religion traditionnelle) du roi réclamaient leur expulsion [6] .
En 1622, l’Eglise a fondé à Rome un organisme appelé : « Congrégation pour les Missions », ( De Propaganda Fide). Mais l’évangélisation de Madagascar ne figure pas dans les priorités. Il faut attendre une vingtaine d’année pour que la Grande Ile devienne Préfecture Apostolique nommée aux Carmes Déchaux. Cependant, ces derniers n’ont pas pu y mettre les pieds. Dès lors, il est question que le Saint Siège envoie des missionnaires à Madagascar. Le Nonce en France songe aux Lazaristes. Leur fondateur, Vincent de Paul, accepta d’envoyer deux prêtres, Charles Nacquart et Nicolas Gondrée, arrivés dans l’actuelle région de Fort-Dauphin le 4 décembre 1648 en compagnie d’Étienne de Flacourt, un responsable de la Compagnie française des Indes orientales, et de deux malgaches convertis au catholicisme en France. La mission de Madagascar est la première mission lazariste en terre lointaine de l’époque avant d’aller en Chine au XIX siècle [7]. Après avoir appris la langue du pays, les messagers de la Bonne Nouvelle commencèrent à instruire les Malgaches et le 6 janvier 1649, ils baptisèrent quelques jeunes Antanosy.
Après la mort de Nicolas Gondrée, le 16 mai 1649, Charles Nacquart reste donc seul, mais continue l’œuvre d’évangélisation. Il construit à Fort-Dauphin la première église dédiée à la Sainte Vierge et, en 1651 il mourut à son tour le 29 mai 1650. Mais quatre ans plus tard, Vincent de Paul envoya de nouveaux missionnaires dont la plupart, à peine arrivés, mourant, victimes de maladie et de malnutrition [8]. Le 29 septembre 1663, d’autres missionnaires débarquèrent encore à Anosy. Ces derniers connaîtront la mort en mars 1664, empoisonnés par le Roi antanosy qui fut fortement reproché et repoussé par les missionnaires à cause de sa polygamie. Pourtant, en ce mois de mars même, six autres prêtres s’embarquèrent pour Madagascar, mais ils subirent le même sort (la fièvre mortelle) que leurs prédécesseurs [9] . En 1673, les Malgaches ont massacré quelques ressortissants français se trouvant dans le Sud. Un ordre venant du roi Louis XIV demanda aux Français d’abandonner Madagascar. La mission à Madagascar a trouvé là une fin tragique. Les Lazaristes durent quitter le pays le 4 septembre 1674. Cependant, quelques missionnaires passèrent dans la Grande Ile de temps en temps pour continuer l’œuvre déjà commencée.
Les Lazaristes ont encore voulu reprendre leur mission à Madagascar. En 1714, ils acceptèrent, d’envoyer des missionnaires à l’île Bourbon (La Réunion), puis à l’île de France (l’île Maurice actuelle), pour pouvoir aller, par la suite, à Madagascar. De fait malgré les échecs d’évangélisations précédentes, ils espèrent toujours la réussite de leur mission. Il ne pouvait pas être question de l’abandonner définitivement [10]. En 1779, le Père Du Rochet, ancien médecin devenu Lazariste, est nommé « vice préfet apostolique » de Madagascar soumis au préfet apostolique des îles. Il a trouvé que les Malgaches sont prêts à accueillir la foi chrétienne et qu’il ne suffit que d’un peu d’évangélisation pour les mener au bon chemin. Il baptisa et instruisit les Malagasy. Il « prépare un nouveau catéchisme, en s’inspirant de celui de Nacquart et en faisant réviseur par Nicolas Mayeur, le meilleur connaisseur de Madagascar » [11] . Il envoya trois jeunes Betsimisaraka au séminaire de la Propagation de la Foi à Rome pour y acquérir une formation sacerdotale, mais ceux-ci ne purent pas parvenir à la prêtrise [12]. Cette entreprise missionnaire échoua de nouveau. La population malgache trop attachée à sa religion traditionnelle, ne s’est pas encore intéressée à la foi chrétienne. De plus, le bouleversement politique en Europe, notamment en France avec la révolution française, ne fis qu’empirer la situation. Le père Bruno HÜBSCH disait en commentant cette période troublante : « Les efforts missionnaires des siècles précédents paraissaient presque anéantis : en 1815, il ne restait pas cent missionnaires dans le monde, si on laisse de côté l’Amérique » [13] . Jusqu’en 1830, il n’y avait aucun missionnaire catholique [14] à Madagascar.
En 1830, le père Gabriel-Henri-Jérôme de Solages, spiritain, fut nommé Préfet apostolique des Îles de la mer du Sud, c’est-à-dire de Bourbon, de Madagascar et de l’Océanie. Il n’eut de désir que l’évangélisation de Madagascar. Il engagea son confrère, le Père Dalmond, ancien missionnaire de Guadeloupe, à venir travailler avec lui. En 1832 le Père Solages débarqua à Tamatave. Il y mourut le 8 décembre 1832 [15] . Retrouvé seul après la mort de son confrère, le Père Dalmond se prépare pour rejoindre Madagascar. Pourtant, en 1835, la reine Ranavalona I interdit aux Malagasy d’embrasser la religion chrétienne qu’elle considérait comme la religion des étrangers [16]. Cette situation oblige le Père Dalmond à évangéliser d’abord les petites îles. Il arriva à Sainte-Marie en 1837 où il mit catéchiser et baptiser cent quatre-vingt indigènes [17] . Quant à Nosy Be, il y débarqua en janvier 1840 et prit tout de suite contact avec la reine des Sakalava, le roi des Antakarana et deux Ampanjaka Betsimisaraka. Il y remarque aussi la forte influence musulmane et n’osa faire de prosélytisme. Cependant, il a mis construire un établissement pour sélectionner les enfants aptes à envoyer à Bourbon pour être mieux instruit dans la religion catholique. Il y a envoyé d’abord 5 enfants dont l’un fut le fameux Père Basilide Rahidy, premier Prêtre Jésuite Malagasy, ordonné en 1874. Il est l’un des fils de Linta, Ampanjaka Betsimisaraka du village de Fascegne dans l’Île de Nosy -Être [18]. Le père Dalmond mourut à Sainte-Marie le 22 septembre 1847, sans avoir eu le temps d’apprendre que le pape Pie IX est venu de l’appeler à l’épiscopat [19] .
[1] B. HÜBSCH, Premiers contacts du christianisme et Madagascar, Dans Madagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 164.
[2] Cf. A. GRANDIDIER, Histoire de la découverte de Madagascar par les Portugais, extrait de la revue de Madagascar le 10 janvier 1902 , C. LAMY, Paris, 1902, p. 17.
[3] Idem.
[4] Cf. A. GRANDIDIER, Histoire de la découverte de Madagascar par les Portugais, extrait de la revue de Madagascar le 10 janvier 1902 , op. cit., p. 23. Voir aussi, B. HÜBSCH, Premiers contacts du christianisme et Madagascar, Dans Madagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 164.
[5] B. HÜBSCH, Premiers contacts du christianisme et Madagascar, Dans Madagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 164.
[6] Voir, Ibid., p. 167-169. Voir aussi A. GRANDIDIER, Histoire de la découverte de Madagascar par les Portugais, extrait de la revue de Madagascar le 10 janvier 1902 , op. cit., p. 23.
[7] Voir, B. HÜBSCH , Premiers contacts du christianisme et Madagascar, Dans Madagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 174-176.
[8] S. de MUNSTER, Les premières missions à Madagascar à la lumière des matériaux de la propagande , Trad. Par V. BELRROSE-HUYGHUES et JL. PIERRE, PDF, p. 11. s
[9] Idem, p. 12.
[10] Cf. B. HÜBSCH, Premiers contacts du christianisme et Madagascar, Dans Madagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 180.
[11] Idem, p. 181.
[12] Cf. Idem.
[13] B. HÜBSCH, Difficultés des missions catholiques à Madagascar, Dans Madagascar et le Christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 241
[14] Parce qu’en 1818, deux missionnaires de LMS ( London Missionary Society ), débarquèrent à Tamatave pour faire connaître la religion protestante à Madagascar. Ils demandent au Roi Radama I de leur confier des enfants à instruire et celui-ci y consentit. Lire, écrire et aimer Zanahary ; tel est le programme proposé par les missionnaires aux enfants. Ils ouvrent la première école à Antananarivo le 8 décembre 1820. Le roi affirme qu’il est heureux « de leur accorder toute liberté pour prêcher l’Évangile à ses sujets ». Ce fut le véritable début de leur œuvre d’évangélisation en Imerina. (Voir V. BELROSE-HUYGUES, Fondation des premières communautés congrégationalistes, DansMadagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 193).
[15] « Sa tombe fut retrouvé 100 ans plus tard, et ses restes ont été transférés dans la cathédrale de Tamatave » (B. HÜBSCH, Difficultés des missions catholiques à Madagascar, Dans Madagascar et le Christianisme, histoire œcuménique, Op. Cit., p.242).
[16] Voir M. RASOARIMANANA, Le rejet du christianisme au sein du royaume de Madagascar (1835-1861), Dans Madagascar et le christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 223.
[17] Cf. HÜBSCH, Difficultés des missions catholiques à Madagascar, Dans Madagascar et le Christianisme, histoire œcuménique, op. cit., p. 243.
[18] Cf. Ibid., p. 248.
[19] Idem.
